Samedi 5 février 2011 6 05 /02 /Fév /2011 11:10

   Jean-Claude Texier a consacré sa vie à l'enseignement. Il a d'abord exercé dans les écoles privées puis les lycées de la banlieue parisienne. Il a connu les remous contestataires de Mai 68, les réformes successives de l'enseignement, la lente dégradation de la condition enseignante, les bouleversements de l'évolution des moeurs, la faillite du système éducatif, la politisation des lycées. C'est donc dans un milieu familier qu'il puise l'inspiration de son premier roman.

   Jean-Claude Texier est agrégé d'anglais et l'auteur d'un mémoire de Maîtrise sur l'écrivain irlandais Laurence Sterne.

 

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Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 18:05

(extrait)

Le proviseur Roméo de Rivera vient d'être nommé au Lycée Maurice Barrès en zone dite sensible.

 

   Là, il dut mettre son orgueil en berne. Comme il l'avait appréhendé, il trouva un endroit dévasté par les voyous des cités avoisinantes. De nombreux enfants d'immigrés y côtoyaient les rebuts des autres lycées. Le manque de crédits, la pauvreté, la hantise du chômage, le racisme et la violence avaient créé un climat peu propice aux études. Le seul espoir de promotion était de franchir cette rivière, se faire admettre à Edith Cavell où se formaient les élites. Alors il entendit pour la première fois, prononcé avec respect et admiration, le nom de Charvache. On parlait d'un modèle de proviseur, d'un chef-d'oeuvre de lycée, avec ce mélange d'envie et de dédain propre à tous ceux qui désirent secrètement ce qu'ils ne peuvent avoir. Roméo se sentait leur frère, lui qui était loin de pouvoir prétendre à autre chose que le lycée poubelle dont il avait hérité.

   Imaginez un architecte qui se serait trompé de commande et aurait livré les plans d'une aérogare affectés à la construction d'une école en haut d'une colline, et vous aurez une idée du bâtiment dont Roméo prit possession cette année-là. Une forme circulaire, un plafond bas tout noir, des couloirs gris, tous semblables, aussi larges que des rues où des foules de voyageurs auraient pu débarquer, où l'on tournait en rond en se perdant aisément faute de repères, où les portes des salles se confondaient avec les parois uniformes. Un labyrinthe inextricable où même les habitués s'égaraient étourdiment, des corridors interchangeables, rigoureusement identiques, comme pour induire les usagers en erreur, si bien qu'y entrer, c'était déjà perdre son temps. L'ensemble était si laid, si mal conçu, si cauchemardesque, que même les vandales avaient renoncé à écrire dessus, le jugeant sans doute indigne de porter leur empreinte. On aurait pu y tourner un film d'horreur en faisant l'économie d'un décorateur ; il éveillait un tel désir de fuir que l'on y cherchait instinctivement le comptoir d'une compagnie aérienne où une belle hôtesse vous inviterait à des voyages enchanteurs pour oublier les lieux. Hél as, la seule hôtesse se trouvait à l'entrée, enfermée dans une cage de fer doublée de vitres incassables. Elle actionnait un portillon, après que l'on eut décliné son identité par l'interphone. Lorsqu'on s'adressait directement à elle, seul un minuscule guichet permettait d'entendre sa voix, tant elle était protégée du bruit et de la violence. Des caméras vidéo lorgnaient les clôtures entourant le terrain vague qui tenait lieu de jardin. D'autres vous épiaient à l'intérieur, dissimulés dans le noir du plafond, où les rayons obliques du soleil matinal allumaient leur oeil sinistre. La drogue ignoble avait trouvé là sa terre d'élection. Telle était l'aérogare Maurice Barrès, une Colline Peu Inspirée, aux dires des Lettrés.

   Un personnel aussi moche agrémentait les lieux. Une adjointe rousse échevelée, affolée, criarde, toujours à bout de nerfs, des employés administratifs  désabusés, dépassés, démoralisés par des confrontations constantes. Deux secrétaires si mal fagotées qu'on les aurait confondues avec la clientèle dépenaillée, ébouriffée, ahuries, de traîne-savates loqueteux, au dos courbé de vieillards, qui allaient de travers, comme ivres, dans le dédale des couloirs. Emprisonnée par les portes coupe-feu, stagnait une odeur persistante de moisi que les brefs courants d'air ne parvenaient pas à chasser. Une désorganisation complète à tous les échelons choqua son esprit rationnel. On se chamaillait dans chaque bureau, on se renvoyait des tâches et des jurons en gueulant : 

   "Ca ne me regarde pas ! Faites votre boulot, nom de Dieu !"

   Le bureau de son adjointe était séparé du sien par tout un couloir circulaire. On y faisait d'interminables allées et venues, on y parcourait des kilomètres inutiles, un épuisant marathon quotidien où l'on trimbalait des piles de documents sur des chariots brinquebalants. Des dossiers s'empilaient pêle-mêle sur des pupitres en guise de tables, on semblait partout à la recherche de quelque chose d'introuvable, en proie à une rogne hargneuse. Le premier jour, l'adjointe ne répondit pas à ses demandes réitérées d'ouvrir sa porte : pour avoir la paix, elle s'était renfermée à clef. Le lendemain, il eut bien envie d'en faire autant. Une floppée de mécontents s'alignait devant son bureau pour présenter leurs doléances. Il écouta les plaintes et revendications, prit des notes, et renvoya tout le monde avec le remède miracle dont les politiques font si amples usage : des promesses.

   La discipline fut sa bête noire. Il ne se passait pas de jours sans que n'éclatât quelque incident : un professeur insulté ou malmené, des jets de gaz lacrymogène en plein cours, des vitres brisées, des classes saccagées, avec tableaux, tables et chaises couverts d'insultes et de grossièretés. Tout dans l'établissement clamait la mort du système éducatif, l'avènement d'une ère d'anarchie où l'adulte isolé luttait contre des forces qui le dépassaient. Seuls les linguistes, qui souffraient d'un faible coefficient aux examens et semblaient en perpétuelle quête d'un moyen de plaire à leur public sans heurter les sensibilités, échangeaient des idées, des vidéos, des enregistrements, des textes d'actualité. Ils se faisaient huer un jour avec ce qui avait intéressé la veille. L'organisme fonctionnait comme un immense théâtre où l'assistance applaudissait et conspuait tour à tour les acteurs d'une pièce sans cesse réinventée. Chacun s'agitait vainement sur les ruines de la culture. Toutes les valeurs étaient bafouées : respect des autres, amour du travail, goût de l'effort, honnêteté, loyauté. Restait une jungle où régnait la loi du plus fort. 

   On se battait partout, dans les couloirs, dans les classes, dans la cour et jusque dans les toilettes. les pauses de dix et seize heures étaient le signe d'un immense défoulement. On entendait des cris, des protestations, des hurlements à tous les étages. Aucun enseignant ne prenait le risque d'annoncer la suppression d'un cours par crainte de débordements. Les retards endémiques prenaient des allures de norme. Les retardataires tambourinaient les portes pour se faire remarquer et déranger les autres. L'absentéisme atteignait des sommets. 

   Les professeurs étaient les premiers en classe pour effacer avant qu'on ne les lise les obscénités des tableaux. Ils cachaient mal leur appréhension sous des airs détachés et sortaient ébranlés par l'antagonisme forcené de la jeunesse. De temps à autre, le jet d'une bombe d'autodéfense leur arrachait des larmes et ils se réfugiaient près des fenêtres ouvertes, un mouchoir sur le nez. Les serrures de plusieurs salles étaient bouchées par du chewing-gum, bloquant des files d'élèves avant l'arrivée du concierge, une bouteille à la main. L'odeur d'acétone remplaçait alors celle du gaz lacrymogène.  

   On volait tout : les miroirs des toilettes, les tubes de l'éclairage au néon, les poignées de porte, les télécommandes des téléviseurs mobiles, les magnétoscopes, les cassettes vidéo. Il ne se passait pas de jour où des élèves ne se plaignissent de la disparition d'un ou plusieurs objets personnels : porte-monnaies, trousses, cahiers, livres, téléphones mobiles, calculatrices, vêtements, parapluies, et même des chaussures. Les cours se déroulaient dans le bruit et l'indifférence. Les enseignants passaient leur temps à réclamer le silence. En une heure, on travaillait vingt minutes. Les problèmes étaient partout : on ne retirait pas les blousons, comme si l'entrée en classe n'avait pas plus d'importance que l'attente d'un bus par mauvais temps, les sacs ne s'ouvraient pas, on n'avait pas de livre, pas de cahier, pas de quoi écrire, et surtout pas la moindre envie d'étudier. Quand on ne bavardait pas, on restait le nez en l'air à rêvasser. Les devoirs donnés n'étaient pas faits ou inachevés. D'ailleurs où aurait-on vérifié le travail à faire ? Les cahiers de texte, quand on les trouvait, étaient déchirés, lacérés, couverts de gribouillages, d'insultes, de grossièretés, de revendications menaçantes marquées du sigle anarchiste A inscrit dans un cercle.

   La salle des professeurs, devenue salle des pro après la disparition des autres lettres sur la porte, était un dépotoir où chacun vidait sa bile ou méditait la revanche d'une défaite. On échangeait des noms, des informations, on se repassait des recettes, on se répétait des histoires et des anecdotes. Des geignards, des offensés, des colériques, des protestataires, des révoltés voulaient voir les parents, leur passer un savon, les rappeler à leur devoir. Mais les réunions de parents d'élèves en début d'année étaient clairsemées, et l'impuissance se lisait sur les visages inquiets. Beaucoup de pères et mères ne vivaient plus ensemble. On ne rencontrait souvent qu'un parent ou un remplaçant, comptant sur l'école pour jouer son rôle à sa place. En guise d'antidote à l'enfer quotidien, les syndiqués proposaient des grèves où faisaient signer des pétitions.

   Devant cette débâcle, Roméo prit le taureau par les cornes.

Tous droits réservés, copyright Editions Chloé des Lys

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 17:41

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